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Il était une fois 4 petits cochons…

Le 6 mai dernier, vous le savez, à 5h45 du matin, sur la piste du circuit de Monza, en Italie, Eliud Kipchoge, Zersenay Tadese et Lelisa Desisa ont tenté de passer sous la barre des 2 heures sur la distance du marathon. Les résultats n’ont pas été ceux escomptés puisque les champions africains ont couru respectivement en 2h00’25 », 2h06’51 » et 2h14’10 ». Les avis sur les résultats de cette opération marketing qui a coûté très cher sont pour le moins partagés. Nos trois journalistes, qui ne sont pas d’accord entre eux, se sont donnés la peine de revenir sur ce sujet important. Nous avons aussi sollicité un vieil ami : Jonathan Beverly, ancien rédacteur en chef de l’iconique Running Times, le magasine américain des coureurs à pied passionnés par la compétition. Jonathan Beverly est aujourd’hui auteur (voir photo son livre plus bas) et journaliste free-lance.

L’avis de Gaël Couturier, Rédacteur en chef Running Café.

« Dès le départ j’ai trouvé que cette opération, cette tentative de « record » était trop structurée, trop artificielle aussi. Je me suis tout de suite dit, peu importe le résultat, peu importe qu’ils passent sous les 2h ou pas, ce bazar est contraire à l’idée que je me fais de mon sport préféré. C’est en opposition philosophique – politique allez – avec le principe le plus élémentaire du running selon moi : la liberté. J’aurais bien voulu assister à la victoire d’un homme qui se bat contre les éléments et contre les adversaires, seul, libre de sa vitesse, de sa stratégie, libre face à sa gestion de la douleur. Au lieu de cela, rien ou presque n’a été laissé au hasard. On était dans l’hyper cadrage, dans l’hyper contrôle, dans l’hyper science. Nike m’a emmené au zoo. J’ai vu des lions, magnifiques mais en cage, courant dans la sévérité, dans des limites à ne surtout pas dépasser, avec une voiture guide, un faisceau laser guide, 29 autres coureurs guides, une posture de groupe imposée…Tout cela était bien loin de ma conception de la course à pied.

Mes craintes concernant Breaking 2 viennent en plus d’être renforcées par la lecture d’une récente lettre publiée en commun par Phil Knight et Marc Parker, respectivement Co-founder et CEO de Nike. La lettre n’a pas un lien direct avec le sujet mais les deux américains y confirment quand même que le running, chez eux désormais, n’est plus qu’une affaire de vitesse. « strive to run faster » écrivent-ils ainsi à la 6ème ligne. Lisez-vous-même. Avec Breaking 2, Nike nous explique donc que le running du futur se déroule sur un circuit fermé où il faut aller très vite, plus vite que jamais. C’est un stade, mais en pire puisqu’il est absolument interdit au public, dans lequel se pressent des spectateurs VIP privilégiés pour voir de loin des athlètes rares – noirs et pauvres – tenter de repousser les limites du possible et probablement se détruire un peu la santé au passage.

Déjà qu’au départ d’un marathon vous ne pouvez jamais approcher les élites – au contraire d’un triathlon où vous partagez au moins le même espace du parc à vélo – je ne serais donc pas étonné de continuer à voir baisser le taux de participations aux marathons dans le monde entier. Nike porte une part de cette responsabilité. Cette discipline exigeante fait de moins en moins rêver et ce Breaking 2 qui n’a pas réussi, enfonce encore le clou puisqu’il semble en réserver désormais l’accès à des VIP, des coureurs capables de hautes vitesses, des gens aux poches pleines d’argent qui peuvent s’acheter des chaussures à 250€.

Un de mes copains journalistes mexicain était invité à Monza. Il a adoré son voyage payé par Nike. Il en a profité pour visiter l’Italie et il en est de plus reparti avec une nouvelle paire de chaussure…à 250€. Pas simple quand on est journaliste de garder son indépendance et de critiquer alors éventuellement négativement une telle opération. Et, non, je ne suis pas jaloux. Je préfère préciser. Pour les autres, pour nous, les coureurs anonymes, Breaking 2 c’était comme regarder le festival de Cannes ou Rolland-Garros à la télé. Allez, je suis sympa : c’est comme quand tu es à Cannes pour le marché du film mais que tu n’as accès ni aux projections ni aux soirées d’après dans les villas de la côte, ou que tu vas à Rolland-Garros en 2ème semaine mais que ton billet dit « courts annexes ». Bref, c’est la loose. C’est pas très free spirit tout ça, pas très axé sur le partage, la communion, la fête populaire comme devrait pourtant l’être chaque 42,195 km.

D’autant qu’à l’heure où une marque franco-américaine (Annecy – Santa Barbara) comme Hoka One One casse avec un énorme succès tous les codes de la chaussure de running, quand les p’tits gars d’Altra, bien Mormons, bien dans le partage eux, bien courageux bien créatifs aussi et du fin fond de l’Utah (Logan, près de Salt Lake City) fabriquent enfin des chaussures aux avant-pieds plus larges pour laisser nos pieds plus libres justement, quand le trail running, la définition même de la course à pied plaisir, libérée, libératoire et libertaire n’en finit pas de performer, et que Salomon, via leur S/LAB ME:SH, lance une chaussure que tu peux construire comme tu l’entends, librement donc…Nike cherche à nous recadrer, à nous faire rentrer dans le rang.

Non merci. Breaking 2 me ramène moi violemment aux origines des compétitions de ce sport : quand des champions sous-payés comme Henri St Yves s’affrontaient autour d’un anneau pour des propriétaires pleins aux as. Finalement, Adidas, le grand rival, avec leurs groupes de coureurs dans tous les coins et recoins des villes du monde – et je n’en fais pas partie – semble bien mieux comprendre ce qu’est aujourd’hui devenu le running, celui qui touche la très très grande majorité des gens : un truc hautement libéré et hautement démocratique, populaire, simplisme,  accessible. Et ce n’est donc pas avec une paire de chaussures à 250€ (Asics le fait aussi remarquez) que Nike va aller dans ce sens là. Et qu’on ne vienne pas en plus me parler de nouvelles performances époustouflantes sur marathon ni de brillances scientifiques et de progrès fulgurants pour l’avenir de l’humanité ou de la planète. La distance de 42,195 km n’a pas grand chose à voir avec l’épreuve du marathon. Point.

Et puis franchement, une piste en dur, un circuit fermé, des pros inaccessibles et triés sur le volet, un chrono de sub-2h mis au panthéon de tous les objectifs de la course à pied qui existent, c’est bel et bien un monde où les secondes et les centièmes de secondes valent de l’or, un monde où seule la victoire n’a de sens, un monde où tu ne peux rien gagner si tu ne bas pas tous les autres qui sont autour de toi. Alors quand en plus de tout le reste, les mecs de Nike, aussi dream team qu’ils se croient, finissent par échouer…c’est pire que tout. Où est dans cette affaire le Nike de mon enfance ? Où est le Nike de John Mc Enroe et de Steve Prefontaine, des « crazy ones », des « misfits », des « rebels », des « troublemakers » et des « round pegs in the square holes » comme l’expliquait Steve Jobs ? Nike semble ne plus être une machine à rêve mais juste une machine à fric. Tristesse.  Moi quand j’achète des Nike c’est pour rêver. Là je ne rêve pas ».

L’avis de François-Xavier Gaudas, journaliste free-lance.

« Pour moi, Eliud Kipchoge fait la Nike aux puristes ! 2 heures, 0 minute et 25 petites secondes. Ce chrono est hallucinant. Il ne sera jamais homologué mais il tend à prouver que, placé dans les meilleures conditions, le corps humain est capable de tout. Je ne sais pas si les gens se rendent compte de ce que c’est que de mettre plus de 2 minutes 30 à un record du monde sur 42,195 kilomètres, même avec l’aide de lièvres. Cela me chagrine beaucoup de ne lire que des réactions emplies de suspicion voire de dédain à l’égard de cette performance. Ce n’est pas qu’un coup marketing de la marque à la virgule, c’est avant tout le résultat de 7 mois de préparation avec trois des meilleurs coureurs de fond du monde, entourés d’une équipe digne de la NASA qui a travaillé d’arrache-pied et jusque dans les moindres détails, que ce soit la nutrition, le matériel, les conditions météo etc pour aller chercher, pour moi, la plus grosse performance sportive de l’histoire de l’athlétisme.

Le but de ce projet Breaking2 n’était pas de valider et revendiquer un record du monde atteint grâce à je ne sais quelle paire de godasses sensée faire gagner 4 % de performance et bientôt vendue au prix d’une demie Garmin Fénix 5. Non, il s’agissait ici de montrer à la terre entière que lorsque l’être humain se donne tous les moyens nécessaires pour atteindre un but, il peut y arriver et cela a toujours été le motto de Nike : just do it. Regardez les images, la souffrance du coureur. J’ai trouvé ça beau et rassurant de le voir s’arracher et se battre de la sorte pour finir alors que la voiture s’éloignait inexorablement. Je ne peux pas croire un seul instant qu’avec tout le tintouin médiatique fait autour de cet événement et l’ambition affichée de faire 1h59’59 » depuis des mois, Nike n’ait pas fait passer un contrôle antidopage par jour à ce mec ! Il a 32 ans, plus rien à prouver et avait déjà un record personnel à seulement 8 secondes du record du monde officiel de Dennis Kimetto réalisé à Berlin en 2014 (2h02’57 »). A l’arrivée, il a sobrement déclaré : « Je me sens bien et je suis un homme heureux. Maintenant, ce n’est que 25 secondes. Je crois en la préparation et l’organisation et si vous possédez cela, alors ces 25 secondes peuvent être rattrapées. » Pas un mot sur les chaussures, pas un mot sur le textile. Qui croyait au mile sous les 4 minutes avant Sir Roger Bannister en 1954 ? Qui croyait au 100 mètres sous les 10 secondes avant Jim Hines en 1968 ? Avant que Neil Armstrong n’incarne pour toujours le succès de la mission Apollo 11 en 1969, on a bien envoyé la chienne Laïka et le cosmonaute Youri Gagarine en orbite autour de la Terre et c’était déjà quelque chose d’inimaginable à l’époque. Dimanche dernier, je pense que l’on a assisté au premier petit pas pour l’Homme sur marathon, en attendant qu’il aille y décrocher la Lune… ».

L’avis de Laurie Canac, journaliste télé à Cnews.

« Avoir envie de se dépasser, c’est l’une des motivations principales des sportifs. Peut-on pour autant se fixer des objectifs qui semblent dépasser les capacités du corps humain ? Nike a voulu défier cette limite… La firme américaine a dépensé des millions de dollars pour y arriver, sans récolter le succès escompté ou presque. Finalement… tant mieux. Pour tenter de passer sous la barre des 2 heures sur un marathon, le kenyan Eliud Kipchoge a été mis dans des conditions hors normes de course. Son marathon s’est déroulé sur un circuit automobile, il avait des plaques spéciales sur les tibias afin d’avoir une meilleure pénétration dans l’air, des coureurs l’ont accompagné une partie du chemin afin qu’il soit protégé du vent et il portait une paire de Nike contenant une plaque de carbone dans la semelle, des chaussures réalisées pour ce défi et qui depuis sont en tête des ventes sur le site internet de la firme américaine. A mon sens, ce projet ressemble d’avantage a une expérience scientifique sur les limites du corps humain qu’à une course sportive. Si tel était l’objectif du run et du travail mis en œuvre, j’aurais simplement trouvé cela intéressant et innovant. Mais bon, voilà, derrière ce qui reste un exploit sportif se cache un énorme enjeu financier et une opération marketing d’une ampleur rarement égalée dans le running

Faire descendre l’un de ses coureurs sous la barre des deux heures sur un marathon c’est le rêve des équipementiers sportifs. En coulisses Adidas et Nike se mènent un combat féroce afin d’y arriver. Indéniablement avec l’opération           « Breaking2 » Nike a pris un coup d’avance sur son concurrent qui avait tout de même réussi à pousser l’un de ses athlètes, Wilson Kipsang à franchir la barre des 2h03’58’’ sur le marathon de Tokyo.

Vu sous cet angle, tout cela me dérange. Car derrière, la « gueguerre » des grandes marques, il y a des athlètes. Des personnes qu’on paye, qu’on entraine, qu’on dope (car je ne crois pas qu’ils boivent de l’Evian et mangent uniquement du Qinoa…), des coureurs qui se transforment en véritable bêtes de course et qui mettent chaque jour leur vie en danger afin de réaliser les fantasmes marketing des grandes marques. Le corps humain a ses limites, les sportifs travaillent, s’entrainent pour aller plus loin, c’est l’essence même de l’effort et de la réalisation d’une compétition. Dépasser ce cadre pour des raisons financières, je trouve ça regrettable. Nous ne sommes plus dans les valeurs du sport, le coureur devient un produit promotionnel au même titre, qu’un Iphone ou qu’une table Ikea. Evidemment, tous les sponsors accompagnent ses athlètes afin d’avoir de la visibilité, mais qui dit faire équipe avec un sportif ne dit pas forcément ne plus le respecter. De plus, ce type de défi fausse la réalité des chronos et donne au grand public une image biaisée de la réalité.

Je pense même que les équipes qui ont accompagné Eliud Kipchoge avaient pleinement conscience du caractère irréaliste de ce défi. Mais peu importe, avec tout l’argent du monde, avec des produits et avec je ne sais quoi d’autre, ils se sont sans doute dit qu’ils le feraient. Qui peut résister au bulldozer américain ?

Et bien non… Au final, la nature a tranché. Eliud Kipchoge finit en 2h00’23’’, il réalise tout de même un exploit, mais tout le tapage marketing qui a consisté à nous rabâcher pendant des mois qu’il fallait descendre en dessous des 2 heures à tout prix, nous fait oublier la performance incroyable de l’athlète, et transforme ce marathon hors norme en…échec. Pour moi, l’arroseur devient donc arrosé ».

L’avis de Jonathan Beverly, journaliste américain et récent auteur de Your best Stride aux éditions de Rodale.

Le 6 mai dernier Nike a réalisé une performance artistique assez hallucinante sur un circuit en Italie. Les acteurs étaient des athlètes de classe mondiale qui avaient tous triomphé à travers la planète jusqu’à même obtenir l’or olympique. Mais l’événement n’était ni une compétition ni un entraînement. C’était un truc monté de toute pièce que nous n’avions jamais vu avant, un contre la montre construit pour mettre en scène la technologie, les programmes scientifiques et le design de Nike ; un coup marketing joué sur une scène internationale. Les semaines précédentes, nous, les journalistes, avons été gavé de communication et de détails précis sur cette opération, des « pacers » aux vêtements et aux chaussures – car au final tout était programmé pour qu’on s’arrête sur ces chaussures soit disant capables de faire gagner 4% d’énergie, assez, peut-être, pour qu’un marathonien passe sous les 2h03 sur la distance de 42,195 km.

Mais ce qui semble avoir été oublié dans tout ce brouhaha médiatico-marketing, c’est oh combien arbitraire étaient ces 42,195 km là et par conséquent à quel point les résultats, si tant est qu’il aient été réalisés, auraient été faussés, limite usurpatoires. Tous les coureurs à pied du monde vous le diront : rien n’est plus savoureux que la victoire atteinte dans la difficulté, quand il faut faire preuve d’un courage insensé pour oser continuer et passer les obstacles uns à uns sans jamais faillir, jamais abandonner. Les jours où tout se passe comme prévu, bien sûr vous fêtez votre victoire mais vous savez aussi pertinemment, là, quelque part dans un coin de votre tête, que vous avez eu de la chance, que votre réussite est entachée d’une astérisque ou d’une note de bas de page que vous n’oublierez pas.

Au final, cette tentative de sub-2 a été un échec. Etonnement, à un moment la sauce a pris : dès que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu, dès que les coureurs ont commencé à faillir. C’est là que le jeu a bien failli changer. Il ne s’agissait plus que d’un homme, un coureur magnifique en lutte avec le temps. Il devait battre un chrono. C’est quelque chose auquel nous pouvons tous nous raccrocher. Eliud Kipchoge avait beau s’échiner, nous savions que peu à peu, mètres après mètres, secondes après secondes, la barrière des deux heures n’allaient pas être battue. Alors, oui, c’est certain : la technologie développé par Nike a aidé Kipchoge à se rapprocher de la marque des 2h00’00 ». Le champion Kenyan, médaillé d’or au dernier JO de Rio, a bel et bien couru le cœur au bord du gouffre. Il a tout donné et c’était beau à voir. J’aimerai le voir courir encore, sur un marathon contre d’autres athlètes, sans voiture guide et sans peloton de lièvres parfaitement orchestré pour le protéger du vent.

Avant d’être journaliste de running, j’ai fait des études de « international education and development » et je me souviens d’un cours où un professeur nous détaillait un cas d’étude de technologies appliquées à l’agriculture, en Haiti. Une équipe de chercheurs américains avait passé deux ans à essayer d’élever une certaine race de cochons. Ils y étaient parvenu et avaient même réussi à les faire se reproduire. Ils étaient très contents de leur affaire et le manifestaient bruyamment aux travailleurs locaux. « Nous avons enfin réussi à prouver que nous pouvons désormais élever ces cochons-là ici en Haiti ! ». Ce à quoi les travailleurs locaux avaient immédiatement répondu : « Oui, vous avez prouvé que VOUS pouviez le faire, mais sans votre science, sans vos médicaments et votre environment artificiel hautement contrôlé, nous ne serons jamais capables de le faire nous-mêmes ». Voilà, c’est à quoi moi ce Breaking 2 me fait penser. S’ils y étaient parvenu, les gens de Nike aurait dit « Nous avons prouvé qu’on peut courir un marathon sous les deux heures ! ». Et non ! La seule chose à laquelle ils seraient parvenus c’est organiser un environnement au sein duquel un être humain est capable de passer sous les 2h sur la distance du marathon. Mais ils ne seraient absolument pas parvenus à prouver que c’est possible en dehors de cet environment là.

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