Sélectionner une page

Le marathon de Boston a été le théâtre d’une intense bataille…contre la météo.

Par la rédaction. Avec James O’Brien et Barbara Huebner. Photos © Abbott World Marathon Majors & FayFoto/B.A.A. & A Runner’s Eye/Justin Britton
Après notre récit sur le marathon de Londres publié la semaine dernière, voici en détail ce qui s’est passé à Boston le 17 avril dernier. Nous avons attendu d’avoir tous les éléments en notre possession. Et comme pour la course dans la capitale anglaise, on démarre avec les femmes.

En 2007, à 24 ans, Desiree Linden, « Des » ou « Desi » pour les intimes, faisait ses débuts sur le marathon de Boston, une course démarrée en 1897 avec 15 coureurs, tous des hommes. L’année suivante, en 2008, elle participait à la sélection américaine pour les J.O., sans succès. En 2011, elle manque à deux secondes près d’être la première américaine à remporter la course depuis 1985 (la gagnante s’appelle Lisa Larsen Weidenbach) et se fait battre par la kenyane Caroline Kilel. Boston, c’est un peu comme de l’oxygène pour Desiree Linden : ça la maintient en vie. Désormais, après 122 ans d’histoire, la voilà reine de l’épreuve qui lui tient le plus à cœur, et qui s’est déroulée cette année sous un déluge de pluie et beaucoup de vent et de froid. Une véritable performance.

« Cette victoire, c’est très important » a-t-elle ainsi déclaré après la course.

« Cette épreuve est un marathon mais ce n’est pas n’importe quel marathon, c’est celui où les marathoniens viennent s’exprimer. Gagner ici et le fait que ça soit important pour le marathon américain, c’est très important ». Le chrono de Desiree, 2h39’54 », le plus lent de ces 40 dernières années, est le reflet des conditions météos : 3°C au départ, une pluie intense toute la matinée et donc des conditions parmi les pires de toutes ces 122 années. « C’était juste brutal » ajoutait-elle encore. Parmi les stars qui n’ont été que l’ombre d’elles-mêmes, il y avait notamment la championne 2017 et deux fois championne du monde Edna Kiplagat, une kenyane. Elle finira 8ème.

Marathon de Boston 2018 : le récit

Le début de la course s’est à peu près déroulé comme prévu pour ces femmes.

Les élites regroupées dans un pack serré combattent les éléments. Elles passent le km 5 en 19’18 ». L’an passé, elles étaient passées en 17’44 ». Les éthiopiennes Aselefech Mergia, Mamitu Daska et Buzunesh Deba, celle qui détient le record de la course, se sont à tour de rôle essayées aux accélérations pour distancer leurs poursuivantes. En vain. La seule à prendre la tangente était Shalane Flanagan, vainqueur du dernier marathon de New-York, pour une pause pipi autour du km 19. Au km 10, Desire Linden annonce à Shalane Flanagan qu’elle ne se sent pas bien et qu’elle finira sûrement par abandonner dans les prochains km. Elle se propose même de se mettre devant sa compatriote pour lui bloquer le vent, jusqu’à ce qu’elle craque. Mais quand Shalane quitte le peloton, elle explose et c’est Mamitu Daska qui prend la tête. Au début, Desire ralenti pour attendre Shalane mais quand elle voit que Mamitu cherche à s’envoler seule, elle décide de rester dans le pack pour aider là encore sa compatriote Molly Huddle qui est au combat dans les avant postes. Flanagan revient et Desiree va la chercher. Elle l’accompagne dans son retour au cœur de l’action.

« À ce moment-là, je suis troisième ou quatrième et je me résous à ne plus abandonner » explique encore la joyeuse Desiree à la conférence de presse post-event, éclatant de rire au passage.

Quand à la belle Shalane Flanagan, elle qui a grandit tout près de là, à Marblehead, Massachusetts, avait annoncé que la course serait sa dernière à Boston. Mais après avoir terminé 7ème cette année, et traversé un long moment de délire absolu où elle se pensait première alors qu’elle était loin derrière le peloton de tête, son cœur balançait : allait-elle ou non revenir l’année prochaine ? Quoi qu’il en soit, toujours lors de la conférence de presse d’après course, elle déclarait : « Je suis tellement contente pour Desiree. Elle avait endossé le rôle de celle qui allait se sacrifier pour les autres et puis au final c’est elle qui s’est imposée. Je crois que sa volonté d’aider lui a permis de traverser un moment difficile où elle ne s’est plus focalisée sur elle-même mais au contraire sur les autres. C’est peut-être aussi ça qui lui a permis d’oublier ses propres douleurs et de se dépasser pour aller chercher le titre ».

Marathon de Boston 2018 : le récit

Mamitu Daska semblait toutefois particulièrement confiante.

C’est vrai qu’elle avait terminé 3ème du dernier marathon de NY en Novembre. Elle était donc dans le pack des leaders, 9 femmes au total, qui passent le semi en 1h19’41 ». Elle cherche à s’échapper, malgré le vent de face et prend la tête avec près de 30 » à la marque du mile 14 (autour du km 22,5). C’est à ce moment-là que Desiree, avec  Edna Kiplagat et l’autre kenyane Gladys Chesir, la prennent en chasse. A la marque du mile 21 (km 33,5) Mamitu semble perdue, ou délirante, elle aussi. Elle essaye de retirer ses gants et baisser ses manchons. Gladys et Desiree la rejoignent. Desiree accélère encore et c’est la ligne d’arrivée qui approche. Elle s’impose aux clameurs de la foule « USA, USA ! ». « C’était un truc de fou, une page importante de l’histoire de cette course » finira-t-elle par déclarer. « Je fais du marathon à cause de cette course, à cause du marathon de Boston ! ».

 

Marathon de Boston 2018 : le récit

Chez les hommes, la bataille a fait rage, et pas seulement contre les éléments.

 

C’est donc le japonais Yuki Kawauchi qui s’est imposé au 122ème marathon de Boston. Mais il l’a fait d’une façon si combative que sa victoire rappelle les duels de 1982 sous le soleil qui avaient vu la victoire d’Alberto Salazar contre Dick Beardsley ainsi que celui de 1936 entre Johnny Kelley et Elisson Brown. Chez les garçons, beaucoup de champions s’étaient donné rendez-vous pour ce nouveau marathon de Boston. Les mano à mano prévoyaient d’être passionnants. Mais, bien entendu comme chez les femmes, c’est surtout la météo qui a joué le rôle le plus important. Après la course, après l’avoir remporté avec un temps de 2h15’58 », le chrono le plus lent depuis 1976 (une année de grosse chaleur) Yuki Kawauchi a lui-même déclaré : « C’est vrai que les conditions météo ont joué un rôle clé dans l’attribution de ma victoire aujourd’hui ». Au final, il s’impose avec près de 2’30 » sur son premier poursuivant, le champion Kenyan sortant Geoffrey Kirui.

 

La course a donc été relativement lente mais la manière avec laquelle Yuki Kawauchi s’est imposé restera dans les mémoires.

 

Après la course toujours, Yuki Kawauchi avance : « Je vous parie qu’il n’y avait pas une personne qui avait misé sur ma victoire aujourd’hui ». Et d’ajouter : « Comme quoi sur marathon, tout peut arriver ! ». A Boston, c’est classique, il y a toujours un coureur qui part précipitamment pour s’écrouler quelques km plus tard. C’est comme ça. Yuki Kawauchi était ce coureur-là, à un détail près toutefois. Il passe le premier mile (km 1,6) en 4’37 », 13 secondes plus tôt qu’un groupe épais de 25 poursuivants dont le vainqueur 2017 Geoffrey Kirui (Kenya), le vainqueur de 2016 Lemi Berhanu et celui de 2013 et 2015, l’Éthiopien Lelisa Desisa, sans oublier l’Américain vainqueur du dernier marathon de Chicago Galen Rupp. Au mile 2, aux alentour du km 3, l’écart s’est déjà réduit. Il n’est plus que de 8 » et l’inévitable dépassement va arriver. Sauf qu’il n’arrivera pas. Au fil des km, d’autres coureurs téméraires rejoignent l’incroyable flèche du jour et homme de tête Yuki Kawauchi. A commencer par le kenyan Felix Kandie. La marque des 16 km est dépassée en 49’51 ». La pluie tombe durement mais les leaders résistent et font malgré tout bonne figure. Au delà du 25ème km, le coureur japonais en remet une couche. Il place une accélération qui heurte durement les plus sensibles. Il est devant d’à peine 5 mètres mais il fait mal. « Je voulais trouver une vitesse supérieure et me débarrasser de quelques-uns de mes poursuivants » expliquera-t-il un peu plus tard. Pour mémoire, notez qu’il avait participé à pas moins de 12 marathons en 2017, sans oublier un marathon du nouvel an dans le Massachusetts justement, dans des températures plus que glaciales.

 

Marathon de Boston 2018 : le récit

Parmi les premiers à lâcher prise, il y a l’Américain Galen Rupp.

 

Il est désormais à 15 mètres derrière mais Geoffrey Kirui résiste. Il semble tenir le choc, à une allure convenable qui ne lui fait pas mal. A tel point qu’il prend à un moment la tête de course, près du virage nommé «  Newton Firehouse » pour ceux qui connaissent. Il est en sprint ! Littéralement. Rapidement, plus personne ne peut le suivre. Wilson Chebet, kenyan lui aussi, reste proche, avec aussi Lemi Berhanu et notre japonais Yuki Kawauchi. La victoire semble toutefois acquise à Kirui. Sa foulée est belle. Elle est restée pure. Il se retourne souvent et sa trajectoire en souffre. Il se permet même le luxe de dévier de la distance la plus courte pour aller chercher de l’eau ici et là sur les tables des ravitaillements qui ne sont pourtant pas destinées aux athlètes élites. Les mètres sont précieux mais il s’en moque visiblement. Ce sont des signes presque insignifiants mais mis bout à bout, cela explique sa défaite. Kawauchi n’est qu’à 90 » du leader. Il reste 3 km à parcourir et le japonais qui a parfois le kenyan en ligne de mire sent que quelque chose est en train de se passer. Il faut saisir l’instant. C’est maintenant, ou jamais. « Je me suis forcé à continuer à regarder droit devant » racontera-t-il. « Je devais faire ma course, je ne devais rien lâcher ». Au km 40, la situation s’inverse. Kirui est plus lent. Il lutte pour continuer. Kawauchi surgit et le dépasse. C’est la première victoire japonaise depuis Tosihiko Seko en 1987 – l’année de naissance de Kawauchi. Un étonnant présage. Le premier américain est 3ème. C’est Shadrack Biwott et il déclarera :  « Mon vieux, c’était une sacrée course. Je me forçais à me détendre, j’avais du mal à rester zen, alors que d’habitude je suis du genre à ne jamais paniquer, même quand c’est dur ». Et ce fut dur.

 

Dans la même rubrique

Pin It on Pinterest

Share This