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Pourquoi les 100 km de Millau sont toujours aussi mythiques ?

Par François-Xavier Gaudas dit « Kay-Kayte » ou plus simplement « John la godasse » depuis qu’il a migré en Ecosse, à Edinburgh. Photos photogaches.com et Journal de Millau.

Pourquoi Millau est considéré comme la « Mecque » du 100 km ? D’abord parce que tous les pros rêvent de gagner un jour cette course dite d’une autre dimension, pour citer les organisateurs. Pour preuve, trois anciens vainqueurs (Hervé Seitz, Michaël Janne et Christophe Morgo) ainsi que le champion de France de la distance Jérôme Bellanca étaient présents cette année et ont offert au public une très belle bagarre dans des conditions franchement difficiles marquées par de fortes pluies, des températures en dessous de 13 degrés qui ont eu raison de presque 400 des 2000 participants, 100 km et marathon confondus. J’étais également présent au départ et pour la troisième fois en six ans. Voici pourquoi si vous aimez la course à pied, vous devriez aller jeter un œil sur ces 100km de bitume. Je vous assure que c’est marrant. Si si.

Ahhhh, Millau. Millau. Chaque fois que je remets les pieds là-bas, il se passe quelque chose. Mon petit coeur fait boum-boum, les oiseaux font cui-cui, les abeilles font biz-biz, la vie est belle. Même avec un temps pourri comme sur ce dernier week-end de septembre, rien ne peut entacher mon enthousiasme à courir ce superbe événement. C’est ici même que j’ai terminé mon premier 100km, à 22 ans. Mon boss de l’époque, Gaël Couturier déjà, m’avait d’ailleurs dit que je ne terminerais pas : « trop jeune, trop immature physiquement pour cette distance ». Presque 20h de souffrance sur le bitume plus tard, je lui donnais tort mais j’avais appris une belle leçon. Il aura fallu se battre comme un tigre du Bangale affamé pour arriver au bout. Bref, Millau, pour moi, c’est émotionnellement très fort (attention cet article est complètement biaisé, ndlr).

La première chose qui frappe sur place avant même de prendre le départ, c’est l’ambiance et l’accueil. Sincèrement, pour trouver quelqu’un qui ne va pas vous offrir son plus beau bonjour et vous demander si vous êtes là pour la course – l’accent parisien vous trahit vite – il faut chercher sous de très gros cailloux. Je ne dis pas que cela permet d’aller au bout mais avouez que se sentir accueilli et relax la veille d’un morceau comme celui-ci, ça fait du bien. Le vendredi, on retire son dossard et son t-shirt technique en quelques minutes, on se balade sur le salon, on goûte les produits du terroir ‘’spécial récup’’ (saucisson, fromage, saucisson, fromage + saucisson), on discute avec des participants là pour leur 20ème, 30ème, 40ème. La course a encore fait le plein cette année, plus de 2000 participants sur le 100 et 300 sur le marathon dont un nombre incroyable de locaux qui la font depuis toutes ces années. C’est fou. Je n’ai pas de chiffres à l’appui malheureusement mais on est largement à 50 ans de moyenne, c’est sûr. C’est également lié au fait qu’il y a beaucoup de marcheurs en V3 ou V4 car la barrière horaire est très large sur le 100km : 24h. Le soir venu, c’est l’heure de la traditionnelle pasta party (moyennant 10€) dans une ambiance bon enfant et avec présentation des meneurs d’allure et des dernières consignes de course. C’est un truc que l’on retrouve aussi la veille des gros trails de montagne et cela permet de bien se détendre et d’échanger avec ceux qui vont souffrir avec vous le lendemain. Je repère Roger, meneur en 14h. Le but va être de suivre mon Roger dès le départ.

The départ

Après une courte nuit de sommeil dû à un peu de stress, c’est le grand moment. Tout le monde se rassemble à l’extérieur du parc de la Victoire et se rend au départ un kilomètre plus bas en marchant. On en profite pour se chauffer un peu, prendre quelques photos de la fanfare et des copains. C’est une sorte de parade des coureurs, les gens sortent la tête par la fenêtre pour lancer de gentils mots d’encouragement. On se croirait au départ de la Color Run alors que les 2/3 des gens ici vont courir plus de 12h (du 439ème au 1242ème précisément) ! Le départ est donné par Mme la Ministre des Sports, Laura Flessel en personne (ah oui quand même) qui souhaite une bonne course à tout le monde et évoque la notion de plaisir. La vache ! C’est une image Laura.

Elle ne croit pas si bien dire.

Le parcours n’a pas changé d’un iota depuis depuis la première édition en 1971 : une première boucle de 42 kilomètres quasiment plate qui nous fait revenir sur Millau, avant une deuxième beaucoup moins facile qui comporte quatre côtes et descentes de 2 à 6 km de long et à 8 % d’inclinaison en moyenne. Il faut arriver frais sur ces parties sous peine de prendre le bouillon et terminer très péniblement, très tard dans la nuit, très tard. Trèèèès tard. Les conditions abominables n’ont clairement pas aidé les coureurs sur cette édition : il pleut non-stop sur les cinq premières heures de course avec de grosses averses qui obligent à sortir la veste et le t-shirt de rechange plus vite que prévu. Malgré cela, c’est un régal d’être là. Je suis Geri Halliwell dans son clip « It’s raining men » et je m’emballe totalement. J’enchaîne les kilomètres sur les bases de 11h, je le paierai plus tard, c’est sûr, mais quel pied ! Car certes, vous courez sur un parcours 100 % bitume mais il suffit de lever la tête et de regarder autour de soi pour admirer les gorges aveyronnaises, les champs, les arbres, la nature. Cela aide beaucoup. Vous oubliez votre foulée pendant un moment et les kilomètres défilent très vite. Autre truc très sympa à Millau : il y a toujours quelques barjots partis déguisés ou pieds-nus, ou en claquettes. C’est évidemment le cas sur quasiment toutes les courses du calendrier en France aujourd’hui mais ça fait du bien d’en voir là sur 100km. Je trouve ça « ballsy » comme ils disent chez moi désormais. J’en ai même vu un en Crocs™ une fois. True story.

Les suiveurs et les ravitaillements

Détail très important sur cette course : chaque participant a droit à un suiveur à vélo sans frais supplémentaires sur le prix du dossard. Sa seule obligation est de posséder une attestation de sécurité civile et une lampe pour la nuit. Chaque suiveur récupère son coureur passé le 7ème kilomètre. Placés sur le côté de la route dans des sas improvisés, les vélos ne dérangent pas le passage des coureurs et apportent un soutien à la fois logistique (paniers pour porter nourriture – saucisson, fromage, saucisson, fromage, sans oublier les essentiels bidons et autres affaires de rechange) et surtout le moral quand les gambettes commencent à flancher passé le marathon. Ils doivent faire attention à ne pas déranger les coureurs sur le parcours et passer sur le côté aux ravitaillements. Parlons-en d’ailleurs de ces ravitaillements. Placés tous les 5km à partir du 10ème, ils sont superbement bien fournis : salé (saucisson, jambon, pâté, fromage), sucré (chocolat, quatre-quart, fruits), eau, coca, glucose… tout y est ! On est loin des ravitos rachitiques de certaines courses parisiennes où le dossard coûte bien plus cher que celui de Millau (65€ pour 100km, 50€ pour le marathon). Je ne cite personne.

Une fois arrivés au marathon, les participants ont accès à un abri dans le gymnase ainsi qu’à des kinés et à un sac qu’ils ont pu laisser là le matin. L’organisation est rodée, jamais de couac à signaler. J’ai pu passer en moins d’une minute par la case massage pour me retaper avant le     « vrai » début de la course. Les jambes sont quand même dures en repartant. Vous vous rappelez de ce que je vous ai dit sur le fait de ne pas partir trop vite ? Bingo champion !

Le plaisir du parcours de nuit

Une fois sorti du gymnase, on se dirige vers le fameux viaduc, le plus haut d’Europe avec ses 270m depuis le pilier le plus bas. Pour passer dessous, il faut grimper une petite côte de deux kilomètres de long mais qui attaque déjà pas mal. Une fois en haut, s’ensuit une succession de montées-descentes sur la route jusqu’à la côte de Tiergues au 60ème, la plus grosse difficulté du parcours avec ses quatre kilomètres de long en lacets et une moyenne proche de 10 % d’inclinaison. Au 51ème, je croise le premier, Jérôme Bellanca qui, lui, est en train d’en terminer dans l’autre sens. Il est parti il y a 6h30 et il lui reste cinq kilomètres. Impressionnant. Il terminera en 7h04 devant Fabien Chartoire en 7h09 et Cédric Gazulla en 7h16. Bienvenue chez Goldorak. Des robots ces mecs. J’avais vécu la même chose lors ma première édition en 2011 mais cette fois c’était Michael Boch qui se dirigeait vers sa troisième victoire. Et il avait également été présent pour me serrer la main 12h plus tard. Cela m’a marqué. Je n’imagine pas un seul instant le vainqueur d’un marathon se doucher, faire une sieste et revenir pour dire bravo aux derniers finishers en plus de 6h30. Le 100km c’est aussi ça, une communauté très proche où il n’y a finalement que des vainqueurs et un respect absolu entre chaque coureur. On me dit que cette ambiance se retrouve également sur les triathlons Ironman. Il paraît.

Vous pouvez considérer qu’une fois le 70ème kilomètre atteint, cela commence à sentir bon. La descente vers Saint-Afrique fait néanmoins très mal : six kilomètres pendant lesquels vos quadris vont vous supplier d’arrêter mais c’est aussi une partie où vous pouvez envoyer. Serrez les dents et foncez. On est pas là pour coller des gommettes non ?! Une fois dans le gymnase, vous pouvez là aussi récupérer un sac d’allègement déposé le matin à Millau. J’en profite pour me changer, équiper la frontale et c’est reparti pour le chemin inverse. Je devrais arriver vers 1h du matin. Je crois que c’est le seul reproche que je peux faire à cette course : je trouve qu’un départ à 10h du matin c’est un peu tard car si vous arrivez au-delà de 13h ou 14h de temps total, comme c’est mon cas et celui de la majorité du peloton, vous vous couchez franchement tard une fois douché et repu. Mais bon, je chipote mais c’est parce que j’ai peur de ne pas me réveiller pour Téléfoot. La nuit fait toujours un bien fou et, à moins que ne soyez comme l’un des 9 monstres qui terminent sous les 8h, vous n’y échapperez pas. La température baisse énormément (5°C cette année) mais vous avez des affaires sèches et tout le monde est dans le dur donc le silence est assourdissant. Les bruits d’animaux, le cliquetis des roues de vélo, votre respiration embrumée, les chiens qui aboient quand vous passez devant les maisons…Tout ça est franchement très spécial. Le rôle du suiveur est déterminant ici car ces 30 derniers kilomètres sont durs à aller chercher, sans compter qu’il n’y a ni fanfares ni David Guetta entre les ravitaillements. C’est un combat contre vous-même et votre très grosse envie  d’envoyer balader la personne qui vous accompagne à vélo. Sérieusement, j’ai vu des binômes dans le dur se prendre un peu le chou sur la fin. Cela m’était aussi arrivé lors de ma première participation. Il faut s’y préparer.

L’arrivée

Pour vous aider, les bénévoles aux ravitos sont aux petits soins : musique de boîte de nuit à fond, soupe (elle a un goût de paradis !), feu de bois, thé, café, mots d’encouragement. L’un d’eux m’a même levé de ma chaise au 85ème car il voyait que je me refroidissais, je m’attendais presque à prendre un coup de pied aux fesses. Quand je vous dis que cette course est unique ! Les textos deviennent aussi un bon moyen de se remonter le moral et d’oublier un peu ses jambes. Il devient en général de plus en plus dur de ne pas vous arrêter pour la fameuse souplette à chaque ravitaillement et vous parlez énormément avec les autres participants pour vous remotiver. Je suis par exemple tombé sur mon Henri, qui me racontait qu’à 80 ans, il faisait son 36ème Millau. L’air de rien, ça booste ! Ou déprime, c’est selon. Une fois passée la côte du Viaduc, magnifique à voir de nuit, les 8km de la descente vers Millau se font assez rapidement pour peu que vous ayez encore du jus. Une fois au centre-ville, il reste un à deux kilomètres jusqu’au parc de la Victoire. Vous les traversez au milieu des gens à la terrasse des bars qui vous applaudissent chaleureusement (ou se moquent si un peu trop alcoolisés), ceux ayant déjà terminé et sur le chemin de leur hôtel aussi, c’est vraiment très sympa. Bon, ce n’est pas 5000 personnes comme à l’arrivée de l’UTMB à Chamonix mais, à ce moment-là, vous prenez quand même ! Arrive la ligne d’arrivée après plus de 15h de course, dans le gymnase toujours plein. Vous êtes accueilli avec une petite interview, un diplôme et un cadeau finisheur. Pas de médaille non non, juste un bout de papier et une trousse de toilette collector de la course. Mais bon. Vous vous sentez tellement bien que ça n’a pas d’importance. Les 100km de Millau, c’est vraiment une autre dimension.

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