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D’Haene, Jornet, Tollefson : les répétiteurs. Et les bonnets d’âne.

Par Gaël Couturier*. Photos © UTMB®, Hoka One One.

Difficile de revenir sur la course de trail de l’année sans avoir été soi-même sur place, même si nous avions bien sûr un envoyé spécial en la bonne personne de François-Xavier Gaudas, un de nos reporters qui répondra sous peu à cette question existentielle : faut-il boycotter l’UTMB ? Difficile aussi d’égaler les très bons Bryon Powell et Meghan Hicks d’irunfar.com, clairement sans égal pour le suivi digital de cette épreuve de renommée mondiale (2537 partants, 851 DNF et 1686 finisher rien que sur la course UTMB !). Néanmoins, en tant que journalistes, nous avons nous aussi suivi la course sur internet, dans le canapé, et dans la boue, sur place, et avons donc eu accès à quelques infos privilégiées.

Tout de suite : le résultat !

Vous le savez sans doute, c’est au prix d’une course ultra rapide bouclée en 19h01’32’, sur un parcours légèrement raccourci de 167 km au lieu des 171 annoncés mais avec des conditions météo très difficiles – froid, brouillard, pluie et neige – que le français François D’Haene a remporté samedi dernier sa troisième couronne UTMB® ! Pour la petite info, après deux tentatives infructueuses en 2010 et 2011, D’Haene s’était imposé dès 2012 en 10h32’36 » (parcours de replis) et  en 2014 en 20h11’44 », ce qu’aucun autre français n’est bien entendu parvenu à réaliser.

Avec sa réussite de ce samedi, il égale donc le « dieu » vivant Kilian Jornet au nombre de victoires sur ces lignes de départ et d’arrivée chamoniardes tant convoitées. L’espagnol finit quant à lui 2ème de la course avec un temps très proche de François D’Haene et également très spectaculaire de 19h16’38 », devant l’américain Tim Tollefson en 19h53’00 ». Derrière eux : Xavier Thévenard (4ème) et Jim Walmsley (5ème) étaient à la bagarre. Les autres stars Zach Miller, David Laney, Julien Chorier ou encore Jeff Browning mordent un peu la poussière, ou plutôt prennent l’eau : ils terminent respectivement 9ème, 14ème, 17ème et 20ème, ce qui n’est clairement pas la place attendue pour cet américain, nous y reviendrons. Chez les femmes, c’est l’espagnole Nuria Picas Albets qui s’impose en 25h46’43 » devant la suissesse Andrea Huser (25h49’18 ») et la française Christelle Bard (26h39’03 »).

Vendredi, Chamonix, 18h30.

Longtemps avant le départ, beaucoup d’athlètes étaient donnés favoris de cette édition, dont la densité en terme de plateau élite n’avait encore jamais été égalée jusque-là. Dans le premier tiers de la course masculine, Kilian Jornet, favoris pour les uns, comme pour notre ami Sébastien Chaigneau (« Les américains ? Ils vont le lancer ! » nous avait confié ce dernier avant course), semble prendre son temps. Décontracté, Kilian suit facilement le rythme imposé par le trio de tête composé de François D’Haene, Xavier Thévenard et…Jim Walmsley, l’américain sensé faire des merveilles et qui, de toute la délégation de son pays, devait sans doute ressentir la plus grosse pression. Quoi qu’il en soit, c’est au col du Bonhomme, au km 43, que la première victime de ce rythme effréné semble tomber. Et c’est Xavier Thévenard, le petit français, qui décroche légèrement. Dans le froid et l’humidité, les trois autres leaders poursuivent leur route sans se retourner. A l’arrivée sur Courmayeur, vers 2h30 du matin, Jim Walmsley possède encore 5 minutes d’avance sur le duo Jornet D’Haene. Habitué à des départs tonitruants, cet Américain de Flagstaff en Arizona, et dont c’est la première expérience sur cette épreuve, a cette fois-ci visiblement adopté une stratégie plus sage : «  Contrairement à ses habitudes où il part très fort, Jim s’est en effet arrêté sur les premiers ravitaillements pour attendre les autres et être moins seul dans la nuit nous assurait ainsi après coup son team en précisant : la course devrait vraiment commencer au lever du jour ».

Grand Col Ferret : THE killer.

Après l’ascension du mythique et extrêmement raide Grand col Ferret au km 102, soumis à un vent tempétueux, comme souvent, mais également à des chutes de neige, comme c’est déjà arrivé,  qui rendent, à ce moment-là, la progression dantesque, Jim Walmsley et François D’Haene passent en tête. Derrière, Kilian Jornet digère un coup de moins bien ressenti à Courmayeur. Peu après, la longue descente vers la Fouly et la Suisse scelle le sort de l’Américain. Transi de froid, victime de grosses ampoules, Walmsley est contraint de s’arrêter à la base vie de la Fouly puis celle de Champex-Lac pour recevoir des soins. C’est là qu’il est définitivement décroché de la tête de course. Devant, François D’Haene et Kilian Jornet, clairement plus expérimentés en course de montagne, souffrent. La course tourne à leur avantage, avec un Tim Tollefson qui tient, en embuscade. À Trient, en Suisse toujours, km 140, l’avance de François D’Haene sur Kilian Jornet laisse à ce moment-là entrevoir une issue éventuellement favorable pour le coureur français. Mais il faut tenir.

François D’Haene : « Quand j’ai attaqué la descente du Grand col Ferret, je ne voyais rien, j’étais gelé et j’avais les jambes dures. C’était dingue ! Après, on était vraiment, vraiment, fatigués et quand le jour s’est levé, et bien, il fallait en finir ! C’était assez fantastique, j’avoue. Bien sûr, la fatigue a  forcément compliqué les choses mais il y avait du monde de partout sur le parcours malgré la pluie pour nous encourager. C’était assez incroyable ça d’ailleurs ».

Chamonix, samedi après midi.

Beau joueur, Kilian Jornet, que l’on n’a pas l’habitude de retrouver sur la 2e marche d’un podium, salue la prestation de son équipier du team. Les deux hommes courent en effet pour Salomon, preuve que la marque est encore parmi les meilleures du monde en trail running, alors qu’elle s’était un peu effacée dernièrement pour laisser sa place de leader mondial à la franco-californienne Hoka One One et Altra, la marque de Logan, dans l’Utah. « La compétition était très dure et elle est partie très vite tout de suite a ainsi expliqué Kilian Jornet après la course. Après Courmayeur, j’ai essayé de conserver un écart raisonnable avec François. À Champex j’ai un peu récupéré, mais pas assez pour le rattraper. C’était un super moment, une grande compétition entre nous. Je ne me faisais aucune illusion : je savais très bien qu’il allait être mon principal adversaire cette année. François a toujours montré beaucoup de classe et de talent sur les longues distances. Il mérite largement cette victoire » a ainsi conclu Jornet, sans doute impatient de prendre sa revanche l’an prochain. Enfin peut-être…

Les américains : nous les avons chahutés, ils nous ont répondu de la plus belle des manières.

Les États-Unis avaient d’abord commencé par placer deux athlètes sur la plus haute marche de la CCC®, ce vendredi. Hayden Hawks, 27 ans, originaire de l’Utah lui aussi, a fait littéralement exploser le peloton pourtant composé de cadors, grâce à son allure ultra fast pour faire cavalier seul, et pour sa première course en France ! Le Français Ludovic Pommeret, vainqueur de l’UTMB® 2016, a bien tenté de lui tenir tête, avant de céder dans la descente de La Fouly, et de terminer 3ème, derrière le Polonais Marcin Swierc. « Mon erreur a sûrement été de vouloir suivre l’avion Hawks, nous a témoigné le français. Je me suis un peu grillé à ce moment-là, je crois. Il était intouchable aujourd’hui le gars. Je sentais bien que ça allait trop vite pour moi, mais ça nous a aussi servi à creuser un peu l’écart sur l’arrière. Beaucoup attendaient mieux de moi aujourd’hui, c’est sûr, mais vu le plateau, je me contente quand même de cette 3ème place sans faire la tête des mauvais jours, vraiment » a-t-il rajouté calmement, plein d’humilité. Les chronos : Hayden Hawks : 10h24’30 ». Marcin Swierc : 10h42’49 ». Ludovic Pommeret : 10h50’47 ».

Après son effort, Hayden Hawks, ivre de bonheur, a rendu un vibrant hommage à tous ses supporters de la région et aux bénévoles présents sur les ravitaillements, pour leur soutien sans failles. « C’est vraiment une course extraordinaire, et parfaite dans son organisation. C’est sûr que je reviendrai un jour, car je veux faire l’UTMB® » nous a ainsi assuré le jeune coureur américain. Chez les femmes, l’américaine Clare Gallagher du team The North Face, 24 ans, originaire du Colorado, qui habite à Boulder et est une ancienne élève de la très prestigieuse université Princeton, est bien l’une des révélations de ce week-end de feu. Pour l’une de ses premières sorties hors du territoire yankee, elle n’a fait qu’une bouchée de ses concurrentes dont les Espagnoles Maite Maiora Elizondo et Laia Canes. Les chronos de ces dames : Clare Gallagher (12h13’57 »). Maite Maiora Elizondo (12h26’41 »). Laia Canes (12h47’39 »).

Revenons sur la performance très intelligente (mais surtout unique!) de Tim Tollefson.

Contrairement à la plupart de ses compatriotes, Tollefson avait extrêmement bien préparé cette épreuve en choisissant non seulement d’y progresser régulièrement depuis 3 ans, mais en choisissant surtout de faire l’impasse sur de nombreuses autres épreuves américaines de la saison. En 2015, pour la première fois à Chamonix, Tollefson se lance en effet pour la première fois sur la CCC. Il termine 2ème, juste derrière son compatriote Zach Miller (vainqueur de la CCC l’an passé par ailleurs). En 2016, Tollefson termine 3ème de l’UTMB, derrière Ludovic Pommeret donc, et le Lituanien Gediminas Grinius. En 2017, il termine encore 3ème donc mais, vu que les deux hommes devant lui sont intouchables depuis plusieurs années sur cette épreuve, devant ce combat des chefs donc, c’est une excellente performance qui ne se discute pas. « Good job man! » comme dirait un ricain.

On ne peut ensuite que constater les progrès des uns et des autres de ces mangeurs de Corn-Flakes, tout en constatant bien sûr le débarquement en force du contingent US cette année. Ce dernier point explique bien entendu le tir groupé en haut de classement scratch et tous ces résultats globalement très satisfaisants pour ces cousins d’outre-atlantique. Toutefois, à bien y regarder, la plupart de ces meilleurs américains, hommes et femmes, ont encore fait beaucoup de courses avant l’UTMB cette saison, la Western States et la Hardrock essentiellement, étant donné qu’il s’agit là des deux plus prestigieuses et qu’ils doivent donc s’y montrer – sponsor oblige. Exemple avec quelques coureurs hommes et femmes américains présents à l’UTMB qui ont également participé à la Western States 100 miles Endurance Run de juin dernier, et dont je vous ai déjà parlé dans ces colonnes d’ailleurs (le classement est par sexe) : Magdalena Boulet (17ème à la Western States et 19ème à l’UTMB) et la resplendissante Stephanie Howe Viollett (46ème à la Western States et 16ème à l’UTMB) ou encore Kaci Lickteig (77ème à la Western States et 18ème à l’UTMB) sans oublier l’Altra boy Jeff Browning chez les hommes (4ème la Western States et seulement 20ème à l’UTMB) ).

Alors oui, bien sûr que chacun d’entre nous se contenterait bien d’une 20ème place au scratch à l’UTMB mais ce n’est pas la question ! La question c’est que ces coureurs-là, ces élites-là, ont le potentiel pour s’imposer. Ils sont parmi les meilleurs du monde (pas comme vous, pas comme moi), ils l’ont prouvé sur d’autres courses, et finissent ici à Chamonix cassés en deux dans le bas du tableau pro ! On pourrait d’ailleurs encore multiplier les exemples de ces coureurs étrangers, qui sous-estiment non seulement complètement l’UTMB, mais qui se sur-estiment aussi beaucoup ! Notez ainsi que ces américains-là ne sont pas les seuls à souffrir de ce syndrome des grosses chevilles. On peut tout aussi bien mettre dans ce paquet tous les non-européens, autrement dit tout ceux qui ne connaissent pas la montagne du Mont-Blanc et ce qu’elle est capable de vous faire subir. Prenez le vainqueur de la Western States 2017, le sud-africain Ryan Sandes : il se prend un énorme tôle à la CCC le weekend dernier – le mec ne vient même pas sur l’UTMB remarquez – et termine…en 21ème position…après deux DNF de suite à l’UTMB en 2015 et 2016, en début de course, aux Contamines les deux fois. Et pourtant, c’est un des tout meilleurs au monde ! C’est dit. Ce n’est pas la première fois d’ailleurs. Car ce qui m’énerve et me fait m’interroger vous voyez c’est que visiblement les américains n’apprennent pas les uns des autres. Ou alors les sponsors les contraignent trop. Ou encore ils sont irrémédiablement attirés par les voyages, l’exotisme et oublient que chez nous, en France, « we eat pain for breakfast », autrement dit on mange du pain (douleur en anglais) au petit déjeuner. Je ne sais pas. J’appellerai pour cela mon camarade Bryon Powell d’irunfar.com dans la semaine pour avoir son avis et je vous ferai part de ses commentaires certainement plus éclairés que les miens. J’essaierai aussi d’avoir un des boss de Hoka One One. Ils doivent bien connaître le problème puisqu’ils sont à la fois et à l’origine français, de vrais montagnards, et désormais Californiens, de bons surfeurs de la familiale Santa Barbara.

Quoi qu’il en soit, les faits sont là : beaucoup d’Américains sont arrivés à Chamonix pour la plupart fatigués, usés physiquement bien sûr mais surtout mentalement donc. Car faire un 100 miles, même quand on est dans l’élite mondiale, ça use et ça laisse des traces. Retrouver l’envie, la fraicheur, la motivation profonde n’est pas chose facile. Kilian Jornet est à ce titre un phénomène, un animal, un extraterrestre. Mais rares sont les Kilian Jornet, les Usain Bolt, les Kenenisa Bekele, les Haile Gebrselassie ou encore les Roger Federer, les Michael Jordan ou les Kelly Slater, dans un autre registre. Scott Jurek, les frères Ahansal, Mark Allen ou Dave Scott en triathlon étaient sans doute de cette trempe, Nikki Kimball ou Pamela Reed, la seule femme au monde a avoir battu les hommes sur la Badwater aussi, c’est sûr. D’une manière générale, les vrais grands athlètes sont ceux qui durent, gagnent souvent, ou bien toujours, et sur la durée, c’est à dire des années durant. Les autres brillent un temps mais s’effacent vite. C’est ainsi. Et puis, l’UTMB, franchement, je ne sais pas pour vous mais moi je vous le dis : c’est un choc monstrueux, unique en son genre, une course à part, sans l’ombre d’un doute la plus dure du monde parmi les courses de 100 miles. Et ça, et bien, la plupart de ces américains ne le comprennent toujours pas. Voilà. Ils la sous-estiment. Ce syndrome date de la création même de l’UTMB et touche autant les filles que les garçons. Bien sûr Nikki Kimball, encore elle, Krissy Moehl et Rory Bosio se sont imposées ici, plusieurs fois de suite pour deux d’entres-elles. Mais n’oublions pas que la belle Rory Bosio, n’a pas beaucoup couru aux USA les deux années où elle s’est facilement imposée à l’UTMB (2013 & 2014), et qu’elle a maintenant pratiquement disparu (elle n’est pas venue en 2015 et s’est ramassée en DNF l’année dernière).

Tim Tollefson est le contre exemple parfait de cette tragédie-là : contrairement à ses habitudes, sa saison 2017 qui a précédé l’UTMB a été peu intense. Un 100 km en janvier, un autre en mai, la Speedgoat 50 km fin juillet – idéal pour se mettre en condition de course de montagne sans brûler toutes ses cartouches. Allez, un dernier exemple pour se faire plaizzzz : Jim Walmsley. En juillet, il donne tout ce qu’il peut sur la Western States et fini dans le fossé au bout de 78 miles (125 km) à vomir ses tripes, le ventre à l’envers. Fin août sur l’UTMB, il n’a clairement pas récupéré et ne peut poursuivre son effort fou qui le place pourtant en tête de course pendant 120 km ! Si c’est pas dommage ça hein !

Références

http://utmb.livetrail.net/

http://www.irunfar.com/utmb

* Gaël Couturier est 4-times finisher UTMB, 2-times finisher CCC.

 

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