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Quand on est une femme, on peut payer pour faire 4km. Mais uniquemenT quand on est une femme évidemment.

Texte de Clivia Potot-Delmas. Photos Infiniment Sport / Trace et routes / 6.77 Prod, JulienPoupart.

Elles font recette. Elles, ce sont les courses dédiées aux femmes. Sous couvert de démocratiser la course à pied ou d’utiliser le sport à des fins humanitaires, ces courses véhiculent une image souvent dégradée des sportives et participent au sexisme ordinaire. L’effet pervers, c’est que l’on donne des billes à ceux qui considèrent qu’une coureuse n’est rien d’autre qu’un demi-coureur. Il devient urgent d’arrêter d’être le dindon de cette farce marketing indigeste.

« Tu veux mon dossard pour le 10km pour Elles le 28 mai ? Ce sera un bon test pour toi. » Ca a commencé par ce sms. Cette énième course 100 % féminine se tenait ce week-end à Paris et non, évidemment, je ne voulais pas de ce dossard, parce que je suis contre le principe même des courses exclusivement féminines. Et il est temps que chacun le devienne.

La non-mixité a prouvé dans bien des domaines qu’elle peut apporter beaucoup au débat et permettre d’obtenir de belles victoires. Pas en course à pied. Son utilité réside dans le fait de libérer la parole des dominées sans la présence des dominants. Et chacun sait que parler n’est pas la meilleure chose à faire pour aller gratter un record personnel sur route. CQFD.

Ces courses sont souvent présentées comme le moyen pour les femmes de s’émanciper, de trouver leur place dans un sport qui les a longtemps exclues. En réalité, elles enferment les femmes dans une position d’infériorité. A-t-on déjà vu un marathon exclusivement féminin en France ? Non. Les distances « féminines » dépassent rarement les 10km. Un bon moyen de débuter la course à pied ? Je ne pense pas, on ne devient pas accro au running après avoir couru les 6.7km de La Parisienne. C’est hypocrite de prétendre le contraire. Les distances proposées sont parfois tellement dérisoires qu’elles en deviennent humiliantes. Quand on est une femme, on peut maintenant payer pour courir 4km. Uniquement, quand on est une femme évidemment. A Dijon par exemple, entre le semi-marathon, le 10km et les courses pour les enfants, une épreuve supplémentaire a été ajoutée : un 5km « spécial femmes ». Pardon messieurs, 5 km ce n’est pas un truc de bonhommes.

J’entends déjà la petite voix me murmurer : « Mais c’est vrai de dire qu’une femme est moins performante qu’un     homme ». Oui c’est vrai, pour les athlètes de haut niveau. Chez les amateurs, les différences sont beaucoup plus ténues. Quelle coureuse ne s’est jamais vu répliquer par un homme « Ah oui, tu cours vite quand même ! » ou « Tu cours plus vite que moi, pas possible ! » ? Je vous gâche le suspense de la réponse, aucune. Ces courses permettraient aux femmes d’éviter les remarques sexistes en ne courant qu’entre elles ? Je refuse de penser qu’on éradiquera le sexisme sportif en sectorisant les coureurs en fonction de leur genre. Et vous devriez refuser aussi. L’effet pervers, c’est que l’on donne des billes à ceux qui considèrent qu’une coureuse n’est rien d’autre qu’un demi-coureur.

Difficile de vendre ces courses comme le parfait petit manuel de lutte contre le sexisme dans ces conditions. Bien au contraire, les premières victimes en sont les femmes. Victimes de leur image dans la société et victimes du marketing.

Les courses féminines ont une seconde particularité, elles revêtent souvent un aspect humanitaire. Que tous les malades de France et de Navarre se rassurent, sur le principe, on ne peut rien leur reprocher. Il n’y a pourtant pas beaucoup à creuser pour comprendre le problème.

Les femmes ont-elle le monopole du cœur ? Manifestement oui. Sur la course Odyssea, organisée chaque année courant octobre à Paris, seule les femmes sont admises. Faut-il exclure les hommes de ce combat ? Non répondent les organisateurs. Qu’ils soient rassurés donc, puisqu’ils peuvent prendre le départ à une condition : se déguiser… en femme ! Allez, payons-nous une bonne tranche de rigolade avec une perruque et du rouge à lèvres. Si ces règles ne choquent pas autant qu’elles le devraient, cela est dû à l’image du « sexe faible ». Une femme est forcément empathique, douce, prévenante et sensible par opposition à un homme viril, fort, puissant et compétiteur. Vous reprendrez bien une dose de sexisme, c’est ma tournée.

Les coureuses sont aussi chères aux marques organisatrices que la ménagère de moins de 50 ans aux analystes télé. Pur produit marketing, elles sont draguées en permanence et chouchoutées. Oui chouchoutées, vous avez bien lu. Soyez heureuses mesdames que l’on vous offre des produits de qualités parmi vos goodies d’avant-course. Liquide vaisselle, protections hygiéniques, dose de lessive etc. Je ne vois vraiment pas de quoi vous vous plaignez ! Vous voudriez que l’on vous donne des crèmes, des gels, des échantillons de produit running ? Ne soyez pas si exigeantes.

Si cela vous dérange, restez bien accrochés, le tableau du sexisme ordinaire est loin d’être complet. Aucun coureur n’a jamais râlé à la vue d’un tee-shirt officiel de course ou alors qu’il me jette la première pierre. Mais si les stylistes –si vraiment les textiles sont créés par des stylistes je réclame leur démission – ont parfois la main lourde sur les coloris, ceux-ci restent neutres. Du jaune poussin, du vert pomme, du noir classique et des nuances non identifiées se partagent le marché. Dois-je vraiment préciser la couleur des maillots sur les courses féminines ? Du rose. D’ailleurs, lorsque les 20km de Paris ont proposé des maillots bicolores rose et bleu en 2015, on a vu les réseaux sociaux machistes crier au scandale. C’est vrai qu’en y réfléchissant, ça relève d’une abomination qu’un homme porte du rose.

Quant aux noms donnés à ces courses, elles sont le reflet de ce qu’elles véhiculent. Les « princesses » sont donc invités à venir courir 8km dans l’enceinte du Château de Versailles. Avec un diadème sur la tête s’il-vous-plait. « La marseillaise des Femmes » vous garantie une course sans testostérone et le fameux « 10km pour Elles » vous propose de venir            « affirmer la sportive que vous êtes ». Sportive oui, mais pas au-delà de 10km, il ne faut pas déconner non plus.

A qui la faute ? Pêle-mêle, aux organisateurs qui par les formats proposés et la communication générée séduisent des sponsors trop heureux de tomber sur cette manne marketing. Au patriarcat, toujours plus que présent en France, qui sort grandi de chaque top départ donné dans ces conditions et surtout à nous toutes, coureuses, qui prenons chaque année toujours plus nombreuses le départ de ces courses, apportant notre soutien et notre concours à la façon dont on nous traite.  On arrête maintenant ?

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